Scope 3 : comment fiabiliser le bilan carbone des infrastructures ?
Longtemps limité aux émissions directes des entreprises, le bilan carbone a franchi un cap. Avec l’intégration du Scope 3, ce sont désormais l’ensemble des activités indirectes qui sont analysées. Pour de nombreuses entreprises, ces émissions représentent aujourd’hui la part la plus importante de leur impact environnemental.
Dans le secteur du numérique, et plus particulièrement des infrastructures télécoms, l’exercice se révèle particulièrement complexe : chaînes de valeur étendues, multiplicité des acteurs, infrastructures techniques difficiles à modéliser ou encore, manque de données environnementales fiables. Mesurer et piloter le Scope 3 ne se résume donc plus à un simple exercice de reporting réglementaire.
Sous l’effet des nouvelles exigences réglementaires, comme la CSRD, mais aussi face à une demande croissante des donneurs d’ordre, les entreprises doivent désormais aller plus loin. Il ne s’agit plus seulement de mesurer, mais de fiabiliser la donnée, de la rendre compréhensible et surtout actionnable, afin d’inscrire le numérique dans une trajectoire de décarbonation crédible et durable.

Le Scope 3 : un tournant majeur dans le reporting extra-financier
Longtemps centré sur les émissions directes des entreprises, le bilan carbone a profondément évolué avec l’intégration du Scope 3. Jusqu’en 2023, les obligations réglementaires concernaient principalement les Scopes 1 et 2. L’intégration du Scope 3 marque un véritable changement. Il ne s’agit plus seulement d’évaluer ce que l’entreprise émet directement, mais bien d’analyser l’impact environnemental de l’ensemble de sa chaîne de valeur (en amont et en aval de ses activités).
Scopes 1, 2 et 3 : définition
Il est important de comprendre les différences entre ces trois scopes. Le Scope 1 regroupe les émissions directes, comme la consommation de carburant liée à la mobilité ou aux installations fixes. Le Scope 2 couvre les émissions indirectes liées à l’énergie consommée, notamment l’électricité, la chaleur ou le froid. Le Scope 3, quant à lui, englobe toutes les autres émissions indirectes, c’est-à-dire, celles générées par les fournisseurs, les sous-traitants, les équipements achetés, les infrastructures utilisées, mais aussi par les clients et les usages des services.
Ce périmètre étendu et multi-acteur complexifie fortement l’exercice du bilan carbone. Le Scope 3 est plus difficile à mesurer, à fiabiliser et à piloter, car il dépend d’acteurs multiples sur lesquels l’entreprise n’a pas de contrôle direct. Pourtant, il représente souvent 80 à 90 % des émissions totales.
Evolutions de la réglementation : ce qui change pour les organisations
L’essor du Scope 3 s’inscrit dans un contexte réglementaire renforcé. Dès 2016, la loi sur le Devoir de Vigilance a introduit la notion de responsabilité étendue sur la chaîne de valeur, obligeant certaines entreprises à identifier et prévenir les risques environnementaux et sociaux liés à leurs activités, y compris chez leurs fournisseurs.
Plus récemment, la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) impose à un nombre croissant d’entreprises de rendre compte de leurs impacts environnementaux, incluant le Scope 3 et les plans d’action associés. D’autres textes, comme la loi REEN (Réduction de l’Empreinte Environnementale du Numérique), viennent renforcer ces exigences, notamment pour les collectivités et les acteurs du numérique.
Au-delà de la réglementation, le Scope 3 est de plus en plus présent dans les appels d’offres, en particulier ceux des grands comptes et des acteurs publics. Les donneurs d’ordre exigent de leurs fournisseurs davantage de transparence sur leur impact environnemental et leur capacité à maîtriser leur chaîne de valeur. Ce phénomène de ruissellement concerne toutes les entreprises, y compris les plus petites, qui se voient sollicitées pour fournir des données carbone parfois difficiles à produire.
Pourquoi le numérique complique l’évaluation du Scope 3
Le Scope 3 est déjà complexe à évaluer pour tous les secteurs, mais la chaîne de valeur du numérique, mondialisée, fragmentée et techniquement complexe, accentue encore cette difficulté.
Une chaîne de valeur étendue et fragmentée
Dans le secteur des télécommunications et des infrastructures numériques, de nombreux acteurs interviennent à chaque étape : fournisseurs d’équipements, opérateurs de réseaux, entreprises de génie civil, hébergeurs, datacenters, prestataires de maintenance, sous-traitants locaux, etc. Cette multiplicité d’intervenants rend la collecte de données environnementales hétérogène et souvent incomplète.
À cela s’ajoute la diversité des activités concernées : construction d’infrastructures physiques, déploiement de réseaux fixes ou mobiles, exploitation et maintenance des équipements, hébergement de données, usages numériques des clients. Chacune de ces briques génère des émissions spécifiques, difficiles à consolider dans un modèle global.
Les limites des approches basées sur les ratios financiers
Face à cette complexité, de nombreuses entreprises ont recours à des méthodes simplifiées, basées sur des ratios financiers : les montants des achats sont convertis en équivalent carbone à l’aide de facteurs d’émissions monétaires. Si cette approche permet de produire rapidement un premier bilan, elle montre vite ses limites.
Au sein d’une même catégorie d’achats, comme les télécommunications, un euro dépensé ne reflète pas nécessairement le même impact carbone. Par exemple, un SFP est un équipement de petite taille, généralement peu carboné à l’unité, mais dont le coût élevé lui confère un poids carbone artificiellement important lorsqu’on raisonne à partir de ratios monétaires. À l’inverse, un routeur, pourtant plus lourd et plus émissif sur le plan physique, peut apparaître moins impactant dans un bilan carbone simplement parce qu’il est moins cher.
Cette approche présente également un autre biais majeur : elle est très sensible aux variations de prix et à l’inflation. Ainsi, l’empreinte carbone estimée pour l’achat de 50 routeurs peut varier fortement d’une année à l’autre, sans qu’aucune modification réelle n’ait eu lieu sur le plan technologique ou environnemental.
En s’appuyant exclusivement sur des ratios financiers, les résultats obtenus restent donc très approximatifs. Ils peinent à refléter la réalité physique des émissions et limitent fortement la capacité des organisations à identifier des leviers de réduction pertinents et à construire une stratégie de décarbonation réellement efficace.
Pour aller plus loin, il est donc nécessaire de comprendre la réalité physique derrière les dépenses : les quantités d’équipements, les types d’infrastructures, les activités humaines associées, les usages réels des services numériques. C’est cette modélisation fine qui constitue l’un des principaux défis du Scope 3 dans le numérique.
Comment fiabiliser les données environnementales du Scope 3
Face à ces enjeux, la fiabilisation des données environnementales devient un levier clé. Il ne s’agit plus seulement de produire un chiffre, mais de construire une donnée robuste, compréhensible et exploitable dans le temps.
Passer des ratios financiers aux flux physiques
La première étape consiste à abandonner progressivement les approches purement financières au profit de flux physiques : quantités de matériaux, nombre d’équipements, kilomètres parcourus, volumes de données transportées, consommation énergétique réelle, etc.
Cette démarche nécessite un travail important de collecte et de structuration de l’information, aussi bien en interne qu’auprès des fournisseurs. Elle suppose également de mieux comprendre les activités opérationnelles de l’entreprise afin de modéliser correctement les flux associés au Scope 3.
Le rôle des référentiels et des analyses de cycle de vie
Pour accompagner les entreprises dans cette transition, des guides sectoriels et des référentiels méthodologiques commencent à émerger. Des acteurs de l’écosystème numérique, dont le groupe Altitude, ainsi contribué en collaboration avec l’ADEME, à l’élaboration de recommandations dédiées à la réalisation de bilans d’émissions de gaz à effet de serre dans le secteur des infrastructures et des télécommunications. Ces travaux s’accompagnent de la mise à disposition de facteurs d’émissions génériques et open source, couvrant les principaux équipements et maillons de la chaîne de valeur numérique.
Parallèlement, l’Analyse du Cycle de Vie (ACV) se diffuse progressivement auprès des acteurs du secteur. Cette méthodologie permet d’évaluer les impacts environnementaux globaux d’un produit ou d’un service sur l’ensemble de son cycle de vie, depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la fin de vie. Plus complète que les approches centrées uniquement sur les émissions de carbone, l’ACV intègre également d’autres indicateurs environnementaux clés, tels que l’épuisement des ressources ou les impacts sur les écosystèmes.
Elle permet ainsi de dépasser l’usage de facteurs d’émissions génériques — qui supposent qu’un même produit génère les mêmes émissions de CO₂ quelle que soit l’entreprise qui le fabrique — au profit de facteurs spécifiques. Ces derniers rendent visibles les choix industriels et les efforts d’éco-conception réalisés par chaque acteur, offrant une lecture plus juste et plus différenciante de leur performance environnementale.
Cependant, la mise en œuvre de ces méthodes reste complexe et couteuse. Les bases de données environnementales sont encore insuffisantes ou incomplètes, et la maturité des acteurs varie fortement selon les secteurs et la taille des entreprises.
Un autre enjeu majeur réside dans la prise en compte d’une approche multicritères. L’impact environnemental global ne se limite pas aux émissions de gaz à effet de serre : il inclut également la consommation de ressources, l’usage de l’eau, les impacts sur la biodiversité ou encore la production de déchets.
Or, si la collecte de données carbone est déjà difficile, l’élargissement à d’autres critères environnementaux représente un défi supplémentaire. Il nécessite des compétences spécifiques et une forte pédagogie pour embarquer l’ensemble des parties prenantes.
Du reporting à l’action : transformer le bilan carbone en outil de pilotage
Produire un bilan carbone n’est qu’une première étape. Pour être utile, le Scope 3 doit devenir un outil d’aide à la décision et de pilotage environnemental, au service de la stratégie de l’entreprise.
Mesurer son bilan carbone pour mieux décider
La mesure permet de prendre conscience des principaux postes d’émissions et de prioriser les actions. En suivant des indicateurs dans le temps, les entreprises peuvent identifier les leviers les plus efficaces pour réduire leur impact environnemental.
Il est toutefois essentiel de ne pas se limiter à un exercice annuel de reporting. Des bilans trop fréquents peuvent mobiliser beaucoup de ressources sans laisser le temps nécessaire à la mise en œuvre d’actions concrètes. L’enjeu est de trouver le bon équilibre entre mesure et action.
Prioriser les leviers de décarbonation
L’analyse du Scope 3 permet de déterminer quels flux sont réellement actionnables : choix des fournisseurs, conception des infrastructures, durée de vie des équipements, usages numériques, mobilité des équipes, etc. Des méthodes existent pour accompagner les entreprises dans la définition de trajectoires de décarbonation cohérentes avec les accords de Paris, en tenant compte des spécificités sectorielles et des évolutions du business.
Ces démarches visent à construire des feuilles de route opérationnelles, validées par la direction, et alignées avec la stratégie globale de l’entreprise. Elles permettent également de se projeter dans le futur : comment les activités évolueront-elles dans cinq, dix ou quinze ans ? Les flux d’aujourd’hui seront-ils toujours pertinents demain ?
Comment Linkt intègre le Scope 3 dans sa démarche
Face à cet environnement, en tant qu’opérateurs télécoms B2B, nous avons un rôle clé à jouer, à la fois en tant qu’acteurs de la chaîne de valeur numérique et en tant que partenaires des entreprises dans leur démarche environnementale.
Structurer la donnée avec l’écosystème numérique
La fiabilisation du Scope 3 repose en grande partie sur la capacité à travailler avec l’ensemble de l’écosystème : fournisseurs, sous-traitants, prestataires IT, hébergeurs, équipementiers. Cela implique d’accompagner des acteurs aux niveaux de maturité très différents, depuis les grandes entreprises déjà structurées jusqu’aux plus petits prestataires disposant de moyens limités.
L’enjeu est de rendre la démarche accessible, en s’appuyant sur des données que les fournisseurs maîtrisent déjà, et en proposant un accompagnement progressif vers des méthodes plus robustes.
Engager ses fournisseurs dans la décarbonation
Face à ces enjeux, Linkt agit concrètement sur son Scope 3, qui représente la part la plus significative de ses émissions de gaz à effet de serre. Convaincu que la décarbonation passe par la mobilisation de l’ensemble de la chaîne de valeur, Linkt engage activement ses fournisseurs à travers une démarche structurée d’achats responsables. Celle-ci repose sur une charte d’achats intégrant les enjeux climatiques, l’évaluation des fournisseurs via EcoVadis et l’intégration progressive de clauses climat dans les contrats, encourageant notamment l’alignement avec les trajectoires SBTi. Concernant les équipements télécoms et la location d’infrastructures de boucles locales, Linkt s’appuie sur les analyses de cycle de vie des constructeurs et incite ses partenaires à renforcer leurs démarches d’éco-conception afin de réduire l’empreinte carbone des équipements et des infrastructures, d’en prolonger la durée de vie et de favoriser des modèles plus durables.
Rendre l’impact environnemental plus lisible pour nos clients
Au-delà de la mesure interne, la question de la transparence vis-à-vis des clients devient centrale. Les entreprises attendent de plus en plus de leurs prestataires des informations fiables sur l’impact environnemental des services qu’elles utilisent.
C’est dans cette logique que Linkt s’inscrit aujourd’hui. En s’appuyant sur des analyses de cycle de vie de nos services numériques et sur une collaboration étroite avec nos fournisseurs, Linkt travaille à rendre l’impact environnemental de ses offres plus lisible et comparable pour ses clients. L’objectif est de dépasser une approche purement déclarative pour proposer une information environnementale structurée, compréhensible et utile à la prise de décision.
Le Scope 3 est désormais un pré-requis incontournable du reporting environnemental. Dans le secteur du numérique, il révèle toute la complexité des chaînes de valeur et la nécessité de repenser les méthodes d’évaluation traditionnelles.
Plus qu’un simple exercice réglementaire, le Scope 3 constitue une opportunité pour les entreprises de mieux comprendre leur impact, de structurer leurs relations avec leur écosystème et de piloter leur trajectoire de décarbonation de manière durable. À condition, toutefois, de s’appuyer sur des données fiables, des méthodologies adaptées et des partenaires, tel que Linkt, capables d’accompagner cette transformation dans le temps.